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Interview dans Le Soir : «Quand je pense à mon père, c'est très émotionnel»

Didier Reynders, vice-Premier et ministre des Affaires étrangères, affiche un parcours brillant et de douloureux échecs. Mais la politique, nous confie-t-il, n’est pas sa vie: «Mon parcours est plus lié à ma vie de famille et de couple.» Rencontre sans tabou avec une personnalité qui se sait controversée.

© Le Soir



Nous sommes le 12 août, Didier Reynders vient de rentrer de Provence et passe les quelques jours avant la rentrée dans sa propriété de Vissoul, près de Hannut. Il va répondre à toutes nos questions, des plus politiques aux plus directes, sur sa personne, la cruauté de son humour, ses échecs, la détestation qu’il a de certains… qui le lui rendent bien. Quatre heures de conversation sans aucun moment d’emportement ou de vexation, mais avec le sourire et une vraie ouverture. Didier Reynders, l’homme brillant, racé, promis au plus bel avenir, va nous dire pourquoi il a raté des rendez-vous clés, qui le mettent aujourd’hui un peu au «ban» des premières places. Il n’éludera rien: ni sa défiance vis-à-vis des sociaux-chrétiens, ni sa blessure d’avoir raté l’Europe, ni son doute sur le budget, ni sa proximité avec des socialistes, ni sa distance avec Charles Michel. Mais ce qu’il dira surtout, sans réserve, sauf celle de l’intimité farouchement préservée, c’est la place fondamentale de sa femme et de sa famille. Vous n’aurez pas son commentaire sur la sortie de Kris Peeters dans Le Soir ni sur celle de Bart De Wever sur les réfugiés. En déplacement à l’étranger, il n’a rien voulu ajouter à ce qu’il nous avait dit au cœur de l’été. Mais lisez bien, tout est là, entre les lignes.

Pourquoi Vissoul?

Cela fait une bonne vingtaine d’années qu’on est ici une bonne partie de l’été et beaucoup de week-ends. Au départ, l’idée était de trouver un lieu à équidistance entre Liège et Bruxelles. J’ai beaucoup de connaissances dans la région et j’ai souvent plaisanté sur le fait que j’avais un meilleur bourgmestre ici, carLuc Gustin (MR) a gagné les élections sans laisser de siège à l’opposition, sauf la dernière fois. Mon fils a acheté une maison dans la même rue. C’est une des premières fermes industrielles de Hesbaye, qui stockait du grain à l’étage. Ce fut un coup de cœur. Avec 4 enfants, beaucoup d’amis et les petits-enfants qui arrivaient, on voulait avoir un endroit calme avec un peu d’espace. Même si mes racines restent à Liège, où j’ai passé 50 ans de ma vie. On fête Noël à Liège et ici, de temps en temps, on organise des fêtes. Les petits-enfants viennent le week-end.

C’est ici que vous vieillirez?

Peut-être ou à Uccle, cela dépend aussi de la santé. J’ai toujours aimé des maisons plutôt anciennes, qu’on a achetées et rénovées. Ici, on a pris 20 ans pour aménager, on a tout planté. Surtout mon épouse. Moi, j’aime bien déblayer, élaguer…

Qu’est-ce qui constitue vos racines?

Des personnes. J’ai été très influencé par une dame qui venait donner des cours de diction en primaire, au Sacré-Cœur de Saint-Nicolas. Je me souviens de la nécessité de se lever, de se retourner et parler aux autres, ce qui a déclenché mon goût de la parole, et ma mémoire. Encore aujourd’hui, chansons de Brassens, fables de Lafontaine… je peux vous les déclamer. Mon père adorait cela aussi. Je ne sais pas si je tiens de lui, mais quand je prends la parole, des formules et des anecdotes me reviennent. Aujourd’hui, je continue à donner des cours, des conférences: s’il y a du monde, fatigué ou pas, après 5 minutes, cela m’amuse.

Autre moment fort?

Le roman, lié à deux personnes: ma maman qui en lisait énormément et un professeur d’humanité, M. Muselle, qui nous faisait lire Bossuet mais aussi le nouveau roman, Robbe-Grillet, Duras, Nathalie Sarraute. L’étranger de Camus est resté. Mais je ne lis jamais un essai.

Dans les avions, j’ai parcouru avec le Roi quelques passages de Piketty qu’il avait soulignés, mais lire son livre, ça non. Mon truc, ce sont les romans: c’est dépaysant et sur le plan littéraire, c’est plus intéressant. J’ai une caractéristique qui énerve mon épouse: quand je commence, je termine. Puis je dis que je n’ai pas aimé. Mais je n’aime pas abandonner. Et puis, il y a ce film, Le président de Henry Verneuil, dont j’adore quelques répliques. Je suis aussi un passionné de bande dessinée. Encore aujourd’hui, je réserve les BD, les petits romans et les nouvelles pour les interruptions lors des négociations ou des débats budgétaires. Il m’est arrivé de lire un roman complètement pendant une séance de discussion!

Vous êtes collectionneur?

Oui, c’est un trait de caractère, je garde tout et si je commence une collection, je la termine. Je conserve les crayons des réunions, des sacs, je ne jette rien. On dirait que je suis conservateur (il rit).

Vous conservez des notes, des mails?

Beaucoup de choses sont conservées, oui.

Vous allez écrire plus tard?

Peut-être bien, mais je n’ai pas encore eu ce goût-là.

Vos parents étaient soucieux de l’argent?

Ils n’en avaient pas beaucoup, ils s’occupaient de leurs trois enfants et avaient pour rêve qu’on aille tous les trois à l’université. J’ai toujours un souvenir compliqué de mon père. Quand je pense à lui, j’ai un côté très émotionnel. Lors de ses funérailles, ce fut une des rares fois où pour moi, c’était compliqué d’aller au bout de mon texte (il a les larmes aux yeux). Il était représentant de commerce pour une firme de viande et était beaucoup sur les routes, j’ai toujours été très impressionné par le fait qu’il rentrait le soir tard, faisait ses papiers. Il nous conduisait à la natation à 6h du matin, et puis de nouveau le soir – j’ai arrêté ce sport à 15-16ans.

Vous parliez beaucoup avec lui?

Non, mais c’était quelqu’un de très émotif. A sa retraite, on lui avait offert une petite Peugeot. Quand il est arrivé dans le garage, la seule chose qu’il a pu faire, c’est pleurer. C’est une des personnes – une des rares d’ailleurs – qui m’amène la larme à l’œil, automatiquement. C’est sûrement lié au fait que c’est quelqu’un qui a énormément travaillé, pour nous. On ne s’en rend compte qu’après. Heureusement, j’ai toujours eu un très bon contact avec lui. Je l’ai accompagné jusqu’à la fin, je l’ai vu mourir. Maman, malheureusement, était atteinte d’Alzheimer les dernières années. C’était une femme peu expansive, plus fermée et autoritaire, alors que mon père était plus méridional – pour un Flamand d’origine (il rit).

Cela vous a agacé qu’on fasse de Jean Gol votre père spirituel?

Non, mais je n’ai jamais eu de relation filiale avec qui que ce soit d’autre que mon père. J’ai eu une éducation primaire, secondaire très catholique, mes parents étaient pratiquants au départ, mais lui ne faisait pas de politique. Je ne sais même pas s’il votait PSC à l’époque ni pour qui – après, je m’en suis douté (il rit). L’essentiel, pour mon père, c’était son travail et sa famille. Mais dans les personnes qui m’ont façonné, il y a ma femme. Je l’ai rencontrée dès ma première licence, et on a commencé à vivre ensemble. 36 ans, cela compte.

Qu’a-t-elle fait de vous?

D’abord un père, quatre fois, et puis un grand-père (il rit). Les moments durs en politique, je ne pourrais pas les vivre s’il n’y avait pas, non pas la famille, mais elle. Elle apporte un côté apaisant et me donne le sentiment d’être en dehors de la politique. Pour moi, la politique, c’est une activité professionnelle; je ne la laisserai pas manger ma vie privée. Vous ne verrez jamais mes enfants ou mes petits-enfants dans des magazines ou sur des affiches. J’ai fait une fois l’erreur, plus jamais depuis. Une fois que je suis en famille, je déconnecte tout à fait. Il y a des périodes que je n’aurais pas pu traverser sans me retrouver en famille.

Elle ne vous a jamais conseillé de quitter la politique?

Non. Aucun des deux n’interfère dans la carrière de l’autre. Mais il y a eu des périodes politiques, où c’était plus dur pour elle et les enfants que pour moi. Notamment la vie au parti, à la fin de la présidence. Je pense que j’ai une carapace naturelle, un peu innée et que j’ai développée. Si je suis en vacances, je ne passe pas ma vie à parler de politique.

Il arrive que pour des films «débiles», j’aie la larme à l’œil, alors qu’il y a des choses dans le monde, très graves, que je peux regarder froidement. J’ai aussi souvent un certain feeling sur la confiance que je peux faire aux gens. Je me dis par exemple que si on trompe sans arrêt sur le plan privé, je ne vois pas pourquoi on serait fidèle sur le plan professionnel. Cette fidélité n’est pas liée à la stabilité, on peut divorcer, se séparer, mais avoir une relation à la fois, pas cinq, même courte mais solide.

Cela vient d’où cette fidélité?

C’est lié à la cellule familiale avec mes parents. Cela forge (il est ému) et crée une façon spécifique de regarder les autres.

Et votre force intérieure?

Quand vous nagez des kilomètres comme je l’ai fait, ou vous chantez dans votre tête, ou vous comptez les longueurs, ou vous réfléchissez tout seul. Je peux rester de longues heures sans dire un mot.

Vous rencontrez la politique avec Jean Gol?

Pas du tout, j’entre à son cabinet pour m’occuper de matières institutionnelles et je rencontre quelqu’un avec lequel j’ai des affinités sur le plan du droit, de la façon de travailler. Je pense qu’il a assez vite apprécié le fait que je ne devais pas refaire les notes 5 fois et qu’on avait des visions assez proches mais dans des matières constitutionnelles, pas politiciennes. Il y a eu une relation amicale qui a déclenché les choses, c’est sans doute pour cela qu’on a parlé de «père spirituel». Deux choses ont joué: la différence d’âge – j’étais le gamin – et j’étais liégeois. Petit à petit, il m’a demandé de m’intéresser à des dossiers liégeois: sidérurgie, faillite de l’unif, hôpital universitaire. Et c’est là, petit à petit, que je me suis intéressé à des dossiers plus politiques. Notre relation s’est construite au fil du temps. Ce ne fut pas un coup de foudre.

Vous êtes sensible à l’image que vous laisserez dans l’histoire?

Quand j’arrive dans un bon restaurant français, le patron vient me trouver: «Ah, je vous ai vu à la télévision!» Ça, j’aime beaucoup. Il y a quand même un côté narcissique minimum! Nicolas Sarkozy m’avait fait le plaisir de venir lors de la campagne présidentielle. La tête de Guy Verhofstadt quand il m’a vu descendre de sa voiture au Lambermont! Ça, ce sont des moments de plaisir.

Mais vous ne voulez pas laisser dans l’histoire que vous étiez connu?

Non. Je pense qu’il y a un certain nombre de logiques politiques ou de réformes politiques qui resteront. La notion de réformateur me colle bien à la peau, car je ne suis pas révolutionnaire et surtout je n’aime pas lancer une révolution qui va échouer. Des gens qui arrivent à l’entrée d’une réunion et qui annoncent qu’ils vont exiger, comme un jeune collègue, de supprimer l’indexation avec les socialistes au gouvernement, d’accord on peut demander beaucoup de choses, mais… La réforme fiscale du début des années 2000 est toujours là. Et si je n’avais pas ancré dans la législation l’indexation des barèmes fiscaux, la suppression de la cotisation de crise et les baisses d’impôts, imaginez ce que serait la pression fiscale aujourd’hui! Pour les sociétés, les intérêts notionnels, même si on peut discuter de beaucoup de choses, je crois que ça restera.

Que n’aimez-vous pas qu’on dise de vous?

Le député PTB Marco Van Hees a écrit des bouquins sur moi, L’homme qui parle à l’oreille des riches. Il était fonctionnaire des Finances, mais il était tout le temps en congé. Un jour, je lui ai dit: «Si vous êtes si favorable à la lutte contre la fraude fiscale, venez travailler, plutôt que d’en parler ailleurs!» Le type est contrôleur aux Finances et ne vient pas contrôler… Si tout le monde fait comme lui! Donc dire, puisqu’on fait des réformes libérales, qu’on baisse de quelques points la pression fiscale, qu’on essaie de donner aux entreprises une situation correcte, qu’on est le ministre des rupins… Ce sont des choses que je n’aime pas.

BÉATRICE DELVAUX

MARTINE DUBUISSON