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mar 10, 2017

Leçon à l’ULB : « Nous devons démontrer que l’Union européenne est un grand partenaire »

Ce vendredi, j’ai donné une leçon à l’ULB dans le cadre du cours de questions d’actualité de politique internationale.

La politique belge est, et je me suis engagé sur cette voie dès mon arrivée à la tête du Département des Affaires étrangères fin 2011, traditionnellement orientée sur la politique européenne. Pays fondateur, la Belgique est le siège des institutions européennes. Nous développons aussi une relation transatlantique. Bruxelles est le siège de l’OTAN. Un autre enjeu fort pour la politique étrangère de notre pays : l’Afrique centrale.

Sur ces trois volets, on voit aujourd’hui évoluer la situation. Ce vendredi par exemple, le sommet européen se tient à 27 car il va réfléchir à l’avenir, sans la Grande-Bretagne.

L’UE connait un certain nombre de crises. La Belgique doit participer au processus visant à relancer l’Europe.

Il s’agit de restaurer la confiance du citoyen. Dans ce cadre, il n’est pas suffisant d’évoquer les grandes réalisations de l’UE pour convaincre alors que l’on observe un scepticisme croissant à l’égard de l’Europe : si l’on suit les élections néerlandaises, françaises, allemandes, tchèques… l’on constate que le débat européen est souvent absent, et, lorsqu’il est présent, c’est régulièrement pour critiquer l’Europe.

L’UE est confrontée à une crise sécuritaire. L’un des succès de l’UE est d’avoir garanti la paix sur son territoire. Tous les Etats-membres vivent en paix sur le territoire européen. Pourtant, à nos frontières, en Ukraine, on vit un conflit armé : la Russie a annexé la Crimée et soutient des séparatistes à l’est, dans le Donbass. La Russie est un voisin avec lequel on doit garder des relations mais avec lequel les relations sont tendues. Au sud, en Syrie, Irak, Libye, il y a aussi un conflit à l’intérieur du monde musulman, entre chiites et sunnites, mais globalement entre l’Iran et l’Arabie saoudite.

L’UE vit ces deux tensions majeures. En ce qui concerne nos relations avec la Russie, nous devons garder ce qui a été appelé la « doctrine Harmel » : être très fermes lorsqu’il y a une raison de réagir très fermement à l’égard de la Russie (raison des sanctions économiques opposées suite à l’annexion de la Crimée et des opérations dans l’est de l’Ukraine) et, à côté de cette position ferme, maintenir un dialogue ouvert car c’est un voisin important. Un voisin avec lequel nous avons des intérêts en termes d’importation d’énergie et avec lequel on doit pouvoir discuter d’enjeux internationaux : la situation au Sud et notamment en Syrie mais également le changement climatique, la lutte contre le terrorisme…  La Russie est un partenaire avec lequel on n’aura pas de suite des relations normalisées mais il faudra maintenir le dialogue.

La Turquie est aussi un grand voisin avec lequel j’ai le sentiment que l’on va vivre ce même genre de situations : fermeté mais en maintenant le dialogue fort avec un voisin important. Qui lui-même a des voisins particuliers : Iran, Irak, Syrie… Ce partenariat avec l’UE est d’autant prioritaire que se pose la question, sinon, d’autres partenariats.

Vivre cette tension est déjà compliqué dans l’Union européenne. L’impact des sanctions économiques envers la Russie, et de leurs mesures de rétorsion, est ainsi très lourd pour l’Europe.

A cette crise sécuritaire se sont ajoutés des effets : le très grand nombre de personnes déplacées, ce qui signifie de très nombreux réfugiés dans les pays voisins (Liban, Jordanie) mais aussi une crise migratoire vers l’Union européenne, avec en 2015 un peu plus d’1 million de personnes arrivant sur le territoire. Cela a des conséquences : l’on voit apparaître des frontières physiques dans un pays comme la Hongrie, qui refuse d’accueillir des réfugiés. Et cela a bouleversé la situation, y compris politique, dans un certain nombre de pays.

Vu le refus de pays d’Europe orientale, ces réfugiés se concentrent aujourd’hui dans certains pays : Allemagne, Suède, Belgique… Notons que le Brexit s’est joué en partie sur le thème de l’immigration et il y a eu en 2015 26.000 demandes d’asile. Il y a des migrants économiques et des personnes remplissant les critères pour être réfugiés. Et puis il y a le souhait des réfugiés de choisir leur pays d’accueil en Europe. L’UE doit pouvoir accueillir des réfugiés et répartir l’effort sur l’ensemble du territoire européen. Il faut une politique européenne de l’asile.

L’autre effet : le terrorisme. Avec des gens qui soit se sont formés ici, soit sont partis se former à l’étranger auprès d’un groupe terroriste. L’on a connu depuis bientôt 3 ans des attentats.

Ces crises se manifestent dans un contexte de croissance économique faible et de crise économique qui perdure, depuis la crise bancaire de 2008 et la crise des dettes souveraines qui l’a suivie.

Comment peut-on relancer l’UE dans un tel contexte, qui a des effets politiques : un scepticisme grandissant, des courants très marqués à l’extrême gauche ou à l’extrême droite qui ont tendance à rejeter la responsabilité des crises évoquées sur l’UE et ses institutions?

La Belgique peut jouer un rôle particulier, singulièrement à travers le Benelux où l’on peut définir un partenariat à exprimer à l’égard d’autres pays. Cela nous permet aussi d’avoir de contacts avec d’autres, comme les pays de Visegrad.

Ce processus de relance doit être réaliste. On peut toujours présenter l’Europe de ses rêves pour les 30 prochaines années. On peut dans un 1er temps tenter de régler des problèmes à court terme.

  • Relancer une démarche économique : parachever l’union économique et monétaire, renforcer l’intégration économique en matière fiscale, sociale, et avoir la capacité d’investir. Il va falloir investir dans des infrastructures vieillissantes et dans le digital. Le faire nécessite une capacité d’endettement au niveau européen, de financement d’investissements. Il faudra que le groupe d’Etats qui veulent avancer assument  une responsabilité budgétaire plus forte. Il faudra par exemple un Ministre des Finances européen capable d’intervenir dans les budgets nationaux s’ils dérapent. L’on pourrait aller vers des dimensions différentes.
  • Défense et sécurité : comment peut-on, dans l’Otan, renforcer le pilier européen? Dans l’OTAN, comment faire face à des besoins de défense? Comment un pilier européen dans l’OTAN peut-il mieux assurer la défense du continent européen? Comment intégrer nos défenses? Tous les pays de l’UE ne sont pas dans l’OTAN des pays de l’OTAN ne sont pas dans l’UE. On peut peut-être investir plus : 2% du PIB en matière de défense. La Belgique se situe à un peu moins d’1%. Peut-on relancer la démarche en modernisant notre équipement? Si l’on veut davantage intégrer nos défenses, un enjeu majeur est la création d’une industrie européenne de défense. Sans cela, on n’aura pas d’intégration des armées.
    En matière de sécurité : comment, à travers les politiques migratoires, contrôler les frontières extérieures de l’UE par l’UE. Le fait-on ensemble? Ou avec un nombre de pays plus limité. Nous devons prendre nous-mêmes la responsabilité de la défense du territoire. Si demain l’on connaissait un incident plus fort en Ukraine ou dans un pays balte où il y a une présence russophone, l’OTAN interviendrait-il? Idem pour les Balkans? Et si la Russie oeuvrait à influencer des élections en Europe? Pour un poids politique fort, il faut aussi une capacité en défense.
  • Migration : l’enjeu consiste à gérer la politique extérieure de contrôle des frontières mais aussi l’aide au développement pour les pays de transit ou d’accueil de réfugiés. Comment préserver leur capacité d’accueil? Il y a eu des discussions comme celles que nous avons eues avec la Turquie. Depuis qu’il y a un accueil avec la Turquie, il n’y a plus de morts sur le trajet entre la Turquie et la Grèce en Méditerranée. Il faut aussi aider les pays d’origine. Aujourd’hui, il y a 60 millions de déplacés dans le monde. La première cause est le changement climatique. La deuxième est la pauvreté et la mauvaise gouvernance. La troisième est liée aux conflits, des réfugiés quittant des situations où ils courent des risques personnels et pour leur famille. Il faut une révision de la politique européenne de l’asile. Comment répartir la charge sur les pays européens? Cela pose la question de la répartition et celle du financement. Continue-t-on à financer la Hongrie si elle refuse d’accueillir qui que ce soit?

Afrique centrale : nous n’avons pas besoin d’une crise supplémentaire en Afrique centrale alors qu’il y en a déjà dans suffisamment de territoires en Afrique ou à nos portes en Ukraine. On tente de jouer un rôle pour améliorer la gouvernance et tenter d’installer des systèmes politiques qui permettent d’organiser une meilleure répartition des richesses dans la population. En RDC, on tente de trouver des solutions politiques. La CENI a permis de trouver l’accord de la St-Sylvestre en vue de mettre en place des élections et, en attendant, une transition entre majorité et opposition. Il est difficile de réaliser un accord, mais il apparaît encore plus difficile de le mettre en œuvre. La question est : comment jouer un rôle, pas pour décider à la place, car la décision doit être prise entre congolais, mais nous souhaitons que l’accord représente l’ensemble des parties, qu’il soit inclusif.

En conclusion, quand on regarde le paysage international, l’Union européenne a des raisons de travailler sur son propre devenir : crises sécuritaires à nos portes, crises qui ont perturbé fortement le paysage économique, afflux migratoire important en 2015 et situation de terrorisme et actes de violence sur notre territoire, départ des Britanniques. Comment gérer la nouvelle administration américaine? Ce pays va travailler sur une base de plus en plus bilatérale. Cela heurte notre façon de travailler, multilatérale. Nous devons aujourd’hui démontrer que l’Union européenne est un grand partenaire.

La Belgique est aussi l’un des pays fondateurs des Nations Unies. Nous sommes convaincus qu’il faut à l’échelle internationale des lieux où l’on peut se rencontrer. Dans cet esprit, nous sommes candidats pour un siège non permanent au Conseil de sécurité. Nous mettons en avant notre capacité de compromis, notre volonté d’agir pour la paix, ce qui est le fondement même de notre engagement dans l’UE. Il s’agit d’une conviction forte, alors qu’au contraire d’autres candidats, nous n’avons pas d’agenda national.


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