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Au départ des fondateurs de l’UE: avancer sur l’union monétaire, la politique migratoire et la politique étrangère

Posted By Clementine On 3 mars 2016 @ 16 h 27 min In 2016 - Février,Dossier | Comments Disabled

La discussion entre les six pays fondateurs a été relancée après les élections européennes. Une première réunion des six Ministres des Affaires étrangères a eu lieu début février à Rome. L’Italie souhaite que nous arrivions à un moment fort lors des célébrations des 60 ans du Traité de Rome en 2017. Le but est de venir avec des propositions concrètes pour l’avenir au lieu de faire simplement de l’histoire en constatant ce qui n’a pas marché, ou pas marché aussi bien qu’espéré.

Nous avons travaillé sur des éléments très pratiques. Sur la base des traités actuels, il y a déjà moyen d’avancer dans plusieurs domaines. Dans l’union monétaire, voyons si nous pouvons progresser vers une garantie européenne des dépôts, une capacité d’action dans un budget national quand un pays reste en défaut, l’harmonisation au moins de la base de l’impôt des sociétés. En outre, cela me semble souhaitable d’avoir une sorte de Ministre des Finances de la zone euro, qui ne devrait pas nécessairement être membre de la Commission. En termes monétaires, la voix de l’euro, c’est la Banque centrale. Mais à côté de cela, il peut être utile d’avoir une voix de l’euro quand on intervient dans les budgets nationaux ou pour avancer sur l’émission d’eurobonds.

En matière migratoire, une politique commune s’impose comme une évidence. L’idée est d’organiser un corps européen de gardes-frontières, chargé du contrôle externe ; d’avoir des centres d’enregistrement gérés par l’Europe et dans lesquels une première sélection est effectuée, avec une politique de retour, également financée par l’Europe, pour celles et ceux qui ne rentrent pas dans les conditions pour obtenir le statut de réfugié. Certains de ces centres pourraient être localisés en Turquie ou dans les pays limitrophes, pour éviter que des gens courent inutilement des dangers en prenant la mer. A combien pourrions-nous faire cela? A 28, comme je le souhaite? Dans l’espace Schengen? Avec un noyau de quelques pays?

Enfin, il y a un troisième volet: la politique étrangère. Des actions communes plus fortes pourraient concerner par exemple l’envoi de troupes de combat, qui existent mais n’ont jamais été utilisées, les pays préférant envoyer leur armée nationale. Il y a déjà des opérations de formation et de sécurisation dans les Balkans ou le Sahel. Pouvons-nous amplifier cela et à combien?

En ce qui concerne la méthode, la conversation est différente à six, il y a plus de relances de la discussion et celui qui n’est pas d’accord est plus vite enclin aux concessions. A 28, on a deux heures avant que le tour de table soit fini… Nous sommes animés par la même conviction: certes, il y a le Brexit et nous devons y répondre. Mais nous voulons aussi montrer notre intention d’aller plus loin dans la construction européenne.

Notre prochaine réunion devrait avoir lieu à Val Duchesse, sans doute en mai prochain, avant donc le référendum britannique. Cette démarche-là n’est pas exclusive. Les trois pays du Benelux ont effectué des missions ensemble en Moldavie et en Ukraine, nous essayons de nouer des contacts plus spécifiques avec les pays baltes, avec les Scandinaves et j’ai une demande des pays de Visegrad (République tchèque, Slovaquie, Pologne et Hongrie).

Cette Europe à plusieurs dimensions faciliterait d’ailleurs le débat de l’élargissement, qui reviendra inéluctablement dans 5, 10, 15 ou 20 ans. L’élargissement ne doit pas être noir ou blanc. Je pense par exemple que nous ne pouvons pas laisser une poudrière comme les Balkans à notre porte sans essayer de les intégrer. Une Europe à plusieurs dimensions permettrait de ne pas devoir les intégrer tout de suite dans tout. Tous ne seront pas dans la zone euro, certains comme le Monténégro rejoindront sans doute l’Otan avant d’entrer dans l’Union européenne. Cela aiderait aussi à régler le problème de la Turquie et permettra de déterminer à quoi elle participe et à quoi elle ne participe pas.

Nous avons déjà des partenariats à l’Est avec la Russie, l’Ukraine, la Géorgie et d’autres, ainsi qu’au Sud avec les pays du Maghreb. Jusqu’où ces pays participent-ils à de vraies politiques avec l’Europe? Ce type de démarche va se développer et le noyau des fondateurs doit y réfléchir.

Il faut arrêter de dire qu’on veut plus d’Europe dans tout. Il faut surtout avoir une Europe plus forte dans les domaines où elle a une réelle plus-value, comme l’union économique et monétaire, la migration, la défense. Si nous voulons peser en Irak, au Sahel ou ailleurs, c’est tous ensemble. Séparément, nous n’avons guère d’impact.

Par ailleurs, j’ai proposé lors de la réunion des six pays fondateurs que nous analysions les droits dans les 28 Etats. Nous avons chaque année un rapport détaillé de la Commission sur les programmes de stabilité, les 3% de déficit, les 60% de dettes et les recommandations qui s’ensuivent. Pourquoi faire cela sur les critères de Maastricht et pas sur ceux de Copenhague, c’est-à-dire les critères politiques et démocratiques ? Pourquoi ne pas publier chaque année un rapport sur l’état des droits dans tous nos pays, avec des recommandations? Nous allons être de plus en plus confrontés à la question de l’équilibre entre la sécurité et les libertés individuelles, celle de la vie privée ou celle des droits des migrants. Ces équilibres-là, il est peut-être bon de les observer dans la durée et, au besoin, de les recadrer.

L’Europe est volontiers donneuse de leçons partout dans le monde. Ces dernières années, pourtant, nous n’avons pas été assez fermes en interne sur le respect par les Etats des droits individuels et de la démocratie, ni sur le respect, par les citoyens européens, d’un certain nombre de valeurs comme l’égalité homme/femme ou la séparation des églises et de l’Etat. Nous serions plus crédibles à l’extérieur si nous regardions les problèmes en face chez nous aussi.

>>> Tiré de l’interview dans Trends Tendances du 3/3/16 © Christophe De Caevel


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